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Appel à contributions | Revue REMMM- Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée « Écologismes des conflits. Inventer des futurs au Moyen-Orient et en Méditerranée/Ecologism of Conflict. Inventing Futures in the Middle East and the Mediterranean » — LIMITE : 15/12/2026

Écologismes des conflits. Inventer des futurs au Moyen-Orient et en Méditerranée1

Projet dirigé par Stéphanie Latte Abdallah (Directrice de recherche au CNRS/CéSor-EHESS, coordinatrice de l’ANR Imagin-e), Juliette Duclos-Valois (post-doctorante ANR Imagin-e, chercheure associée au CéSor et au CETOBaC, EHESS) et Samuel Vock-Verley (post-doctorant et chercheur associé au département d’anthropologie de l’université de York-Toronto)
 

Notes de la rédaction
Cet appel à contribution est également rédigé en langue anglaise : https://journals.openedition.org/remmm/25600.

 

Argumentaire

Quels impacts les conflits et les guerres ont-ils sur le vivant et sur les milieux de vie au Moyen-Orient et dans le sud de la Méditerranée ? Comment les situations de destruction, de contamination et de dépossession reconfigurent-elles les rapports aux lieux, aux ressources et aux autres espèces ? À quelles conditions émergent des alternatives écopolitiques qui mettent en œuvre d’autres modèles sociaux, économiques et écologiques ?

La littérature sur la justice et les inégalités environnementales a montré que les effets de la crise écologique et des violences faites au vivant se distribuent de manière différenciée selon les contextes sociaux, politiques et géographiques (Martinez-Alier, 2003 ; Larrère, 2017 ; Givens et al., 2019 ; Deldrève, 2023). De leur côté, les multiples travaux consacrés aux guerres ont surtout centré leur propos sur les acteurs politico-militaires des conflits, les trajectoires d’engagement en armes, les économies de guerre, les déplacements forcés qu’elles provoquent, ou encore, dans une moindre mesure, sur l’ordinaire de la violence et la vie quotidienne.

Le croisement entre ces deux champs demeure toutefois relativement peu exploré, particulièrement concernant le Moyen-Orient et le sud de la Méditerranée. Si les recherches récentes ont commencé à documenter les effets écologiques des guerres – destruction des milieux, pollutions, toxicités, accaparement et raréfaction des ressources, transformation des paysages –, les manières dont ces contextes produisent aussi des formes d’engagement, d’invention et de recomposition sociale avec et pour le vivant restent encore peu étudiées.

Face à ce que Sloterdijk (2009) nomme l’« écologisation de la guerre » (ecologization of warfare), c’est-à-dire la prise pour cible des milieux de vie, ce numéro thématique propose d’étudier la manière dont les acteurs et les actrices font l’expérience quotidienne des violences écologiques produites par les conflits contemporains. Ces violences ne se limitent pas au temps des combats : elles s’inscrivent durablement dans les corps, les sols, les eaux et les atmosphères, à travers ce que l’on peut appeler des « infrastructures toxiques » (Touhouliotis, 2018) qui prolongent et reconfigurent les temporalités de la guerre, tout en produisant de nouvelles formes de gouvernement des vies et des milieux (Khayyat, 2022 ; Griffiths & Rubaï, 2025).

Les contextes de violences exacerbent les inégalités, transforment les vécus des temporalités et reconfigurent les rapports au futur. Mais ils génèrent également des formes d’invention sociale, matérielle et politique qui constituent des formes d’adaptation, de contestation, voire de résistance. En deçà ou au-delà des politiques étatiques et gouvernementales, ce numéro s’intéresse aux savoir-faire, aux formes d’ingéniosité et aux expérimentations qui émergent pour faire face aux destructions et aux dégradations écologiques. Ces initiatives peuvent prendre la forme de pratiques agroécologiques et de pratiques agricoles de subsistance dans des territoires ravagés par la guerre – reproduction, échanges et réseaux de semences locales et paysannes, mise en culture collective, etc. – de réseaux d’entraide autour de l’eau, de l’énergie ou du soin, de réappropriations de savoirs vernaculaires, de dispositifs de bioremédiation ou encore de divers modes d’organisation collective visant à préserver des conditions d’existence fragilisées.

Nous proposons ainsi d’explorer les écologismes qui émergent dans ces contextes de crise durable où les conditions mêmes de l’habitabilité sont menacées. Ce numéro s’inscrit ainsi au croisement des littératures sur les effets écologiques des conflits et des guerres (Braverman, 2009, 2023 ; Molavi, 2024 ; Yıldırım, 2023 ; Zeybek, 2025 ; Reno, 2020 ; Pugliese, 2020 ; Henig, 2019 ; Nixon, 2011 ; Austin, Bruch, 2000), des activités industrielles, militaires et extractives (Kurtiç, 2025 ; Ahmann, 2024 ; Lerner, 2010 ; Petryna, 2002 ; Fortun, 2001) et des travaux sur les actions collectives et les pratiques préfiguratives.

Dans cette perspective, l’attention portera sur les conditions de constitution des collectifs, sur leur déploiement, mais aussi sur les pratiques et les savoirs qu’ils mobilisent, ajustent et transforment. L’enjeu est de mettre en lumière les expériences de celles et ceux qui, au quotidien, cherchent, imaginent et expérimentent d’autres modes de subsistance dans des mondes en ruines (Tsing, 2015). Il s’agit d’une part de comprendre comment se réinventent les rapports aux milieux de vie, aux ressources et aux autres espèces, à travers la mise en œuvre de nouvelles formes de cohabitation (Gan, Tsing, Swanson & Bubandt, 2017 ; Haraway, 2020 [2016]) ; d’autre part, d’analyser comment les acteurs et les actrices problématisent leurs rapports au milieu de vie, politisent leurs relations au vivant, et s’engagent individuellement ou collectivement au quotidien.

Contrairement aux mobilisations sociales plus classiquement étudiées au Moyen-Orient, ces engagements ne s’adressent pas nécessairement aux gouvernants ou aux organisations politiques instituées. Ils ne cherchent pas en premier lieu à accéder au pouvoir, ni à le renverser ou le transformer, pas plus qu’à modifier les lois ou demander des droits. La « politique préfigurative » porte en effet l’idée que « l’action elle-même n’est pas juste un moyen de lutte et de protestation » mais un moyen pour « faire advenir, incarner dans le présent le monde pour lequel est conduit la lutte » (Frémeaux, Jordan, 2021). Ce sont donc des engagements en actes qui sont avant tout pragmatiques et mobilisent notamment par des pratiques productives dans une perspective d’autonomie. Ils se concentrent sur la restauration de formes localisées de souveraineté – souveraineté alimentaire, démocratie locale à l’échelle d’un village, d’une région, etc. – et sur le développement de solidarités et de réseaux horizontaux, entre pairs, ici et maintenant.

En temps de troubles profonds, ces engagements par l’action relèvent de la nécessité et prennent ainsi une dimension existentielle (Latte Abdallah, 2024). Quels futurs possibles dessinent-ils dans des espaces encore peu interrogés sous l’angle des écologismes, des pratiques préfiguratives, des utopies « concrètes » (Bloch, 1976 ; Dinerstein, 2015) ou « réelles » (Wright, 2017 ; Latte Abdallah & Spera, 2025) ? Comment transforment-ils les liens sociaux, les sensibilités et les relations au vivant ?

Ce numéro examinera les expériences des acteurs et des actrices en s’intéressant tout autant à la matérialité des contextes qu’à la transformation des perceptions, des sensibilités et des imaginaires. Il s’agira notamment d’analyser les manières dont des personnes affectées par des logiques de destruction, de contamination ou de dépossession interrogent ce qui les lie au monde et ce qui les relie entre elles ; comment elles réajustent leurs relations au vivant (Johnson, 2019), réinvestissent des savoirs délaissés (Scalbert-Yücel, 2021 ; Fautras, 2016) ou développent des pratiques de soin et de réparation. Nous encourageons particulièrement les contributions qui s’appuient sur des enquêtes fines de terrain, attentives aux interactions, aux gestes, aux savoirs et aux dispositifs par lesquels des individus ou des groupes composent avec le vivant pour tenir ensemble au milieu des ruines, inventer de nouveaux modes de présence et d’action, tracer des devenirs et, ce faisant, transforment les « formes de vie » (Das, 2007) existantes pour en faire émerger de nouvelles dans des contextes dystopiques.

Axes

Les contributions attendues interrogeront un ou plusieurs des axes suivants :

Vivre et penser les toxicités des conflits contemporains

Cet axe porte tout d’abord sur les existences ordinaires dans ces milieux dégradés. Il s’agira de saisir ce que signifie habiter des lieux marqués par la contamination et la raréfaction : respirer un air vicié, vivre à proximité de décharges de guerre ou de sites pollués par des armes chimiques et radiologiques, consommer une eau altérée par l’effondrement des infrastructures, ou encore cultiver des sols contaminés par des résidus d’explosifs ou des déversements industriels.

Il s’intéresse ensuite à la manière dont ces situations sont nommées et mises en récit par celles et ceux qui les vivent. Quels mots sont mobilisés pour dire les ruines du vivant, les maladies diffuses, les pertes irréversibles des milieux de vie ? Ces récits pourront être mis en dialogue avec les catégories analytiques proposées dans la littérature : écocide, « cosmocide » (Labou Tansi, 1970-72), « toxicités carcérales » en Irak (Alkhudary, 2026), « futuricide » (Latte Abdallah, 2025), « nakba environnementale » en Palestine (Qumsiyeh & Abusarhan, 2020), ou encore les notions d’inhiyâr (effondrement) et de karitha (catastrophe) au Liban.

Enfin, il s’agira d’interroger la circulation de ces mots et de ces expériences dans l’espace moyen-oriental et méditerranéen, voire au-delà : comment se partagent, se transforment et se politisent ces manières de dire et de penser les atteintes au vivant, humain et non humain, dans des contextes de violence prolongée ?

Pratiques préfiguratives et écopolitiques

L’axe 2 entend comprendre comment des épreuves partagées, liées à la violence, à la dépossession ou aux dégradations environnementales, peuvent devenir le ferment d’un agir ensemble et d’une mise en commun.

Il propose d’étudier les pratiques préfiguratives déployées par les actrices et les acteurs qui expérimentent des alternatives aux modèles politiques, économiques et écologiques existants. Il invite à suivre au plus près les processus de constitution et de vie des collectifs, en prêtant attention aux conditions de leur émergence, aux obstacles auxquels ils se heurtent, à leurs répertoires d’action ainsi qu’au travail continu de définition, d’organisation et de transformation qui les traverse (Dewey, 2010 [1927]).

Fortement ancrées dans l’histoire des lieux, ces initiatives allient inventions et réinventions de traditions, idées et modes de production vernaculaires ou historiques renouvelés, inspirations novatrices glocales et pratiques translocales, entre mémoire, créativité sociale et utopies. Il s’agira ainsi d’explorer les grammaires mobilisées dans ces contextes : par exemple celles de l’autonomie, de l’autochtonie, de la résistance économique (iqtisad al-muqawama) en Palestine notamment (Dana, 2014 ; el-Zein, 2017 ; Latte Abdallah, 2022 [2019]), ou de la sacralisation de lieux au Kurdistan de Turquie (Vock-Verley, 2025).

Plus largement, les contributions interrogeront comment ces pratiques situées expérimentent d’autres façons de vivre ensemble, de cultiver, de réparer, de soigner ou de partager et participent ainsi à la fabrication de communs matériels, écopolitiques et affectifs.

Mondes multispécifiques et futurs possibles

Comment, face à la violence, dans des milieux dégradés, se reconfigurent les rapports aux lieux et aux ressources ? Comment se redéfinissent les formes de cohabitation interspécifique et les attachements au vivant ?

Cet axe explore les liens et parfois les résistances multispécifiques qui émergent ou se recomposent à partir de matérialités, de nécessités, de sensibilités, d’affects et d’imaginaires. Ces dynamiques ouvrent la voie à d’autres manières de vivre, d’apprendre (Spera, 2026), de concevoir la justice et de penser les rapports au monde.

Une attention particulière sera portée aux temporalités qui traversent ces expériences, ainsi qu’aux capacités de projection des individus et des collectifs et à leurs horizons d’attente (Koselleck, 1985). Quelles visions et récits du passé, du présent et du futur les accompagnent ? Comment ces perceptions et ces pratiques contribuent-elles à la recomposition des mondes ?

Calendrier

Les propositions d’article en français ou en anglais (4000 signes maximum), accompagnées d’une courte notice biographique, sont à envoyer avant le 15/12/2026 à : Stéphanie Latte Abdallah <stephanielatteabdallah@gmail.com>, Juliette Duclos-Valois <juliette.duclos@ehess.fr> et Samuel Verley <verleysamuel@gmail.com>.

Les auteurs seront contactés avant la fin du mois suivant. Les articles, rédigés en français ou en anglais, d’un volume maximal de 50 000 signes, devront être soumis au plus tard le 15/05/2027. Pour plus d’informations concernant les normes de rédaction de la revue et le processus éditorial, voir ici : https://journals.openedition.org/remmm/3004.

1 A ce stade, le titre est indicatif.

 

 

 

Chargé de diffusion scientifique
Chargé de diffusion scientifique

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Chargé de diffusion scientifique (14 septembre 2026). Appel à contributions | Revue REMMM- Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée « Écologismes des conflits. Inventer des futurs au Moyen-Orient et en Méditerranée/Ecologism of Conflict. Inventing Futures in the Middle East and the Mediterranean » — LIMITE : 15/12/2026. IISMM. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16rx0


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