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Décès de Nadine Picaudou

Nadine Picaudou épouse Catusse (1951-2026), professeur d’histoire du monde arabe contemporain à l’Inalco puis à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne, est décédée lundi 6 juillet au soir à Toulouse d’une maladie qui l’a emportée en quelques mois.

Nadine Picaudou laisse à tous ses collègues et ses étudiants le souvenir d’une chercheuse et enseignante exigeante qui a toujours cultivé la discrétion et la pudeur sur sa vie personnelle, mais qui n’en était pas moins sensible à l’histoire de chacun de ses interlocuteurs, amis, collègues et étudiants.

Nadine Picaudou naît en 1951 et grandit dans le village périgourdin de Nabirat, aux confins de la Dordogne et du Lot, un village agricole, frappé depuis le milieu du xixe siècle par un long dépeuplement. Les enfants parlent encore l’occitan avec les anciens, travaillent en silence, observent, astreints à l’imitation et au respect des choses du passé. Avec le baccalauréat en 1968, l’heure de la libération a sonné. Nadine Picaudou débarque au Maroc, baluchon sur l’épaule, pour une traversée estivale du Maghreb qui la conduit en deux mois à Tunis via l’Algérie, avant le retour en France. Sa mère s’effraye, et pourtant n’en peut mais.
Le temps vient de la khâgne parisienne, Louis Le Grand, de l’excellence, l’École normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, l’agrégation d’histoire. À Normale sup, Nadine Picaudou devient historienne. Elle s’inscrit en thèse d’histoire sur la Palestine sous la direction de Dominique Chevallier, professeur à Paris 4 qui porte alors les études arabes françaises dans la vieille tradition à la fois érudite et mandarinale. Leurs chemins se séparent au bout de deux ans, et Nadine Picaudou opte pour la direction de thèse d’Olivier Carré. À plus de quarante ans, l’ancien dominicain, brillant arabisant et excellent connaisseur du Moyen-Orient, auteur de L’idéologie palestinienne de résistance (1972), publie alors un ouvrage précurseur Le Mouvement national palestinien (Gallimard, 1977).
Depuis 1970, le Moyen-Orient et le Bassin méditerranéen sont rythmés par des attentats et les activités des groupes « terroristes » soucieux de renverser le rapport de forces en faveur du peuple palestinien. Chassé par le nationalisme arabe, qui tente d’écraser leur lutte lors de « septembre noir » (1970), le mouvement national palestinien, incarné par l’OLP de Yasser Arafat et ses principales composantes, le Fatah et le FPLP, se réfugie au Liban. Depuis les camps du sud et de l’est, il anime une résistance si active qu’elle met en péril l’équilibre communautaire libanais, et lance le pays dans une guerre civile de quinze ans en 1975. Dans ce Liban frappé par la guerre civile, Nadine Picaudou passe plusieurs années. Elle est chercheuse au CERMOC, le Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain. Les grands changements culturels et religieux qui s’imposent dans les années 1980 sont encore peu visibles. Le réarmement moral et religieux des chiites et la montée en puissance des Frères musulmans chez les sunnites sont peu visibles aux yeux des spécialistes, à de très rares exceptions près, comme Olivier Carré et Michel Seurat. Lorsqu’elle rédige sa thèse, de retour en France au début des années quatre-vingt, Nadine Picaudou est alors un des rares chercheurs avertis, grâce à son directeur, des enjeux réels en cours au Proche-Orient. Durant ses années libanaises, elle s’est à la fois liée à plusieurs figures du nationalisme palestinien et à des intellectuels libanais. La découverte de la guerre civile au Liban a été une première expérience douloureuse.
Lorsqu’elle rentre en France, elle est affectée dans un lycée de la banlieue nord de Paris. Après Nabirat, Paris et Beyrouth, un nouvel univers se présente. La rédaction de la thèse et l’enseignement secondaire cheminent de concert. En 1985, Nadine Picaudou soutient sa thèse de IIIe cycle,De la question de Palestine à la cause palestinienne. Genèse d’un mouvement national, sous la direction d’Olivier Carré. Il en sortira un livre qui fera autorité, y compris à la direction de l’OLP et dans l’entourage d’Arafat : Le mouvement national palestinien. Genèse et structures (L’Harmattan, 1989). Parmi les collègues de lycée, Guy Catusse, professeur de français fils d’un mineur de Carmaux attire l’attention de l’historienne. Cet intellectuel longtemps engagé auprès du parti communiste dans le sud-ouest, s’est installé en région parisienne en 1985. Le collègue et compagnon de vie, qui deviendra l’époux presque vingt-cinq ans plus tard, garde un œil critique sur la carrière universitaire de sa compagne qui s’engage. A Paris, elle se lie à l’épouse de Yasser Arafat, à Leila Chahid, et à de nombreux militants et intellectuels des diasporas libanaise et palestinienne.
Sa carrière universitaire commence par un bref passage à l’université de Jussieu (Paris 7), qui est alors le principal pôle de connaissance et d’enseignement sur les Tiers-mondes, autour du laboratoire éponyme. Catherine Coquery-Vidrovitch et plusieurs professeurs très engagés aimantent alors la nouvelle génération de chercheurs, notamment les chargés de cours Benjamin Stora et Nadine Picaudou sur l’aire arabe. De premiers ouvrages déchiffrent les crises qui ont secoué et redessiné le Proche-Orient du xxe siècle. Ils s’imposent encore, plus de 30 ans après, par la clarté de leur synthèse et la fulgurance des analyses de l’historienne : La déchirure libanaise(Éditions Complexe, 1989) et La décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923 (Éditions Complexe, 1992).
En 1995, Nadine Picaudou est élue maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (Inalco). Elle y prépare sa thèse de doctorat : Les Palestiniens, un siècle d’histoire : Le drame inachevé (Éditions Complexe, 1997), dont le titre exprime à la fois de la combativité et un début de désappointement. À l’Inalco, l’enseignement de Nadine Picaudou est fortement orienté vers l’islamologie, une compétence rare à Paris. Ses cours clairs, fermes et sans verbiage, et la droiture discrète de ses positions, font l’admiration de ses collègues et des étudiants qu’elle forme avec passion. Son commentaire coranique est particulièrement apprécié par le public étudiant de l’Inalco au moment où la guerre civile fait rage en Algérie, et que l’islamisme est devenu la force politique ascendante du monde arabe. Précocement avertie de l’importance de la question religieuse, à laquelle elle attache un grand intérêt, Nadine Picaudou sacrifie moins à l’air du temps qu’à une nécessité intellectuelle et politique. 
Après plus de dix ans passés à l’Inalco, Nadine Picaudou est élue en 2006 professeur d’histoire contemporaine des sociétés arabes à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle succède à Daniel Rivet et produit de nombreux cours, car la demande est devenue très pressante. Politisation de l’islam aux xixe et xxe siècles, élites politiques dans le monde arabe contemporain, colonisation française dans le monde arabe : en quelques années, le champ brassé est considérable. À côté de ses cours et séminaires au Centre d’étude des mondes africains (CEMAf), Nadine Picaudou a encadré un nombre impressionnant de doctorants en histoire, sacrifiant résolument à l’histoire du temps présent, qu’elle revendique intellectuellement et scientifiquement, et n’hésitant pas à s’ouvrir aux terrains de recherche qui restent peu pratiqués en France et dont elle mesure l’intérêt. En quelques années, ses doctorants couvrent toute l’aire arabe, du Maroc à Oman.
Un ouvrage scientifique de premier plan, consacré au tournant politique de l’islam contemporain, au temps de la réforme, est le fruit de son cours de licence, L’islam entre religion et idéologie. Essai sur la modernité musulmane (Gallimard, 2010). Cet essai de 250 pages frappe à nouveau par son analyse claire et concise de ce que l’on appelle alors l’islam politique. Contre les analyses essentialisantes et la tentation de faire de l’islamisme le moteur de l’histoire du Moyen-Orient, Nadine Picaudou livre une synthèse résolument historienne de ce qu’elle appelle le “moment moderne” de l’islam (des années 1860 aux années 1930) c’est-à-dire du moment où l’islam est transformé en idéologie. 
Un an après, en 2011, Nadine Picaudou a choisi de quitter l’université dont elle n’approuve pas les réformes. Fatiguée par l’univers académique et parisien, fatiguée aussi par le devenir d’un monde arabe guidé par ses impératifs financiers et religieux -et profondément blessée par la guerre civile dévastatrice qui commence à frapper la Syrie-, loin des rêves de libération et de résistance qui l’ont animée au cours des années soixante-dix, elle retourne dans le Midi toulousain. Elle ne tarde pas à y renouer avec ses réflexes d’historienne, questionnant l’histoire des guerres de religion, l’histoire familiale (celle des engagements politiques son époux, Guy Catusse, décédé en 2012), et finissant même par écrire à nouveau ses analyses sur l’actualité du Moyen-Orient. Elle s’est rendue une dernière fois au Liban en 2023, voyage qu’elle a raconté dans un ultime texte qui décrit son désarroi devant la destruction et la métamorphose de ses lieux de mémoire dans ce pays.


Pour expliquer clairement le Moyen-Orient compliqué, l’œuvre de cette historienne du temps présent, capable d’embrasser deux siècles d’histoire en une synthèse pénétrée d’analyses fulgurantes, de défendre la cause palestinienne tout en conservant une lucidité critique, est un legs qui force le respect. Rétive aux modes intellectuelles, à la vie mondaine et aux manœuvres de la vie universitaire, elle fut un excellent et très exigeant professeur, doublée d’une collègue attentive, attachée à la transmission de son métier dans une rigueur dénuée de toute démagogie.

Ph Pétriat et P. Vermeren

Photo : Université Populaire du Grand Toulouse

 

 

 

Chargé de diffusion scientifique
Chargé de diffusion scientifique

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Chargé de diffusion scientifique (9 juillet 2026). Décès de Nadine Picaudou. IISMM. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16jxm


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